E.J. Lagasse, 23ans, 2* au Guide Michelin s’impose comme l’un des visages de la nouvelle gastronomie américaine
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À 22 ans, E.J. Lagasse est devenu le plus jeune chef à diriger un restaurant distingué de deux étoiles Michelin. La performance, déjà remarquable par elle-même, prend une autre dimension lorsqu’on connaît l’histoire du lieu : Emeril’s, à La Nouvelle-Orléans, n’est pas une adresse comme une autre. C’est le restaurant emblématique de son père, Emeril Lagasse, figure majeure de la cuisine américaine, chef populaire autant que créateur d’un style profondément attaché à la Louisiane.
La transmission est un mot à la mode et d’ailleurs aussi souvent un mot commode. Elle peut parfois désigner la conservation d’un nom, d’un décor ou d’une clientèle. Chez E.J. Lagasse, elle semble avoir pris une autre forme : reprendre un héritage imposant, accepter son poids, puis le faire évoluer sans chercher à l’effacer. À La Nouvelle-Orléans, Emeril’s n’a pas seulement changé de chef. La maison a changé de rythme, de format et, d’une certaine manière, d’ambition.

Reprendre une institution sans la réduire à son passé
Ouvert en 1990 dans le Warehouse District de La Nouvelle-Orléans, Emeril’s avait largement participé à installer son fondateur parmi les grandes figures de la gastronomie américaine. La cuisine d’Emeril Lagasse, nourrie par les traditions créoles et cajuns, par les produits de Louisiane et une forme de générosité spectaculaire, avait imposé une signature immédiatement reconnaissable.
Lorsque son fils revient à La Nouvelle-Orléans en 2022 pour prendre la direction des cuisines et devenir co-propriétaire de l’établissement, le défi est considérable. Il ne s’agit pas de créer une adresse nouvelle dans un quartier en devenir, mais d’intervenir sur une maison connue de tous, chargée de souvenirs, de fidélités et d’attentes parfois contradictoires.
E.J. Lagasse arrive pourtant avec un parcours déjà solide. Il a commencé à travailler très jeune dans les cuisines du groupe familial avant de se former auprès de Daniel Boulud au Café Boulud, d’effectuer près de deux années au Bernardin auprès d’Eric Ripert, puis de poursuivre son apprentissage chez Clare Smyth, à Core, à Londres, et chez Björn Frantzén, à Stockholm. Ce parcours ne gomme pas le poids du nom. Il donne en revanche au jeune chef des outils pour l’affronter.
Une transformation complète, du décor à l’assiette
La réouverture du restaurant après une importante rénovation, en 2023, marque le véritable point de bascule. Le lieu est repensé dans ses volumes, son fonctionnement et son rapport au client. La salle voit sa capacité réduite, le service gagne en précision, et l’ancienne logique du restaurant, capable d’accueillir de très grandes tablées, laisse place à une expérience plus concentrée.
La carte évolue dans le même mouvement. E.J. Lagasse ne renie pas les fondamentaux de la maison. Il les remet en jeu. Les références à La Nouvelle-Orléans restent présentes : l’huître, le gumbo, les crevettes barbecue, le maïs, les poissons du Golfe, les produits de Louisiane. Mais elles sont désormais travaillées dans une écriture de dégustation plus contemporaine, plus structurée, nourrie de technique française et d’un goût pour la précision.
C’est sans doute là que réside le cœur du projet. Le chef ne cherche pas à faire entrer la cuisine créole dans un costume de grande table européenne. Il tente plutôt de démontrer qu’une cuisine de territoire, populaire dans ses références et puissante dans ses goûts, peut assumer un niveau de raffinement élevé sans perdre son accent. Le plat devient alors un point de rencontre entre le souvenir et l’exigence.

Deux étoiles Michelin, mais surtout une nouvelle place pour La Nouvelle-Orléans
En novembre 2025, lors de la première sélection du Guide Michelin consacrée au sud des États-Unis, Emeril’s reçoit deux étoiles Michelin. E.J. Lagasse reçoit également le Young Chef Award du guide. La reconnaissance est forte : Emeril’s est alors la seule table de la sélection American South à atteindre ce niveau de distinction.
Le Guide Michelin a notamment salué la détermination du chef, sa capacité à faire évoluer une adresse connue tout en gardant la cuisine de La Nouvelle-Orléans au centre de son propos. Les assiettes y semblent familières dans leur origine, mais nouvelles dans leur forme : une tartelette de crevettes barbecue, un gumbo concentré, un pain de maïs servi avec beurre français, ou encore des créations plus saisonnières construites à partir des produits du sud de la Louisiane.
La distinction dépasse donc la seule réussite d’un jeune chef. Elle vient aussi reconfigurer le regard porté sur la ville. Depuis longtemps, La Nouvelle-Orléans compte parmi les grandes capitales culinaires américaines. Mais elle était plus volontiers célébrée pour ses restaurants populaires, ses institutions créoles, ses bars, ses marchés et ses cuisines de rue que pour une haute gastronomie structurée autour du menu dégustation. Avec Emeril’s, E.J. Lagasse ouvre une autre possibilité : celle d’une cuisine de très haut niveau, enracinée dans le territoire sans être prisonnière de ses codes.

L’héritage, sans la nostalgie
Le succès d’E.J. Lagasse pose forcément la question de la filiation. Le nom Lagasse offre une visibilité immédiate, mais il impose aussi une exposition particulière. Reprendre Emeril’s, c’est accepter d’être comparé à une figure devenue, aux États-Unis, presque indissociable de la télévision culinaire, de la cuisine créole moderne et d’une certaine idée de la restauration américaine des années 1990.
La réponse du jeune chef n’a pas consisté à nier cet héritage. Elle repose plutôt sur une forme de discipline : travailler plus précisément, réduire la capacité, renforcer le niveau de service, remettre l’équipe au cœur du projet et construire une cuisine capable d’être jugée pour elle-même. Forbes souligne d’ailleurs que le restaurant a fortement progressé depuis sa reprise par E.J. Lagasse, avec un chiffre d’affaires en nette hausse et une place désormais installée dans les grands palmarès nord-américains.
À La Nouvelle-Orléans, Emeril’s entre ainsi dans une nouvelle phase de son histoire. Le restaurant reste lié à son fondateur. Mais il n’est plus seulement l’adresse d’Emeril Lagasse. Il devient aussi le laboratoire d’E.J. Lagasse : une maison de transmission, certes, mais surtout une maison qui prouve qu’un héritage ne vaut que lorsqu’il accepte d’être remis en mouvement.
E.J. Lagasse n’a pas simplement reçu les clés d’une institution. Il a choisi de la transformer. Et les deux étoiles Michelin obtenues à 22 ans ne récompensent pas seulement une précocité. Elles distinguent une décision plus rare : celle de reprendre une histoire connue pour lui donner, sans bruit, une autre direction.
Credit Photos DR
Guillaume Erblang

















