Le Grand Concours transfrontalier de la Paella avait lieu ce week-end – le toulousain Aurélien Sanchez grand vainqueur
Catalogne: Histoire d’une paella sans frontières!
Quand la Catalogne et la Communauté valencienne se retrouvent autour d’un même feu, c’est toute une culture gastronomique qui s’invite à table. Samedi dernier, sous le généreux soleil catalan, les Supermarchés Tramontane de La Jonquera accueillaient le tout premier Grand Concours transfrontalier de paella, imaginé par Xim et Assumpta Raurich, propriétaires de l’enseigne. Une première édition qui entendait bien dépasser la simple compétition culinaire pour célébrer un patrimoine commun : celui du riz, de la transmission et surtout, de l’art de partager.
Par Dominique Homs-Vailhé

À l’origine de cette aventure, Xim Raurich a fait appel au chef Éric Gil, installé à Avignon, mais français d’origine espagnole par ses grands-parents ayant vécu 19 ans à Valencia, et premier français à avoir remporté en 2011 le Championnat du monde de paella et en 2022 la World Paella Day Cup. C’est à lui qu’a été confiée toute l’organisation culinaire de cette première édition. Avec une ambition claire : réunir autour de la paella des cuisiniers venus des deux côtés de la frontière, professionnels comme amateurs, sans autre passeport que celui de la curiosité et de l’intelligence culinaire. « Il n’est pas nécessaire d’être valencien de souche pour comprendre la paella. Il faut surtout savoir ce que l’on fait, respecter le produit, le temps et la cuisson », explique Éric Gil.


Une recette née de la terre
Car derrière ce plat aujourd’hui mondialement connu se cache une histoire beaucoup plus précise qu’on ne l’imagine. La paella n’est pas née d’une addition hasardeuse d’ingrédients. Elle est d’abord le fruit d’un territoire, de ses cultures et des ressources disponibles. Les premières recettes de paella apparaissent au milieu du XVIIIe siècle, dans les environs de Valence et de l’Albufera. Dans ces paysages de rizières, on cuisine avec ce que l’on a sous la main : poulet, lapin, escargots, haricots et autres produits issus de la terre. La mer n’est pas encore entrée dans la recette. Le mot paella désigne d’ailleurs simplement la grande poêle dans laquelle le riz est préparé. Plus tard, au bord de la Méditerranée, les produits de la mer feront leur apparition. Dans les rizières de l’Albufera, où l’on pêchait notamment l’anguille, celle-ci viendra également enrichir certaines préparations. Au fil du temps, la paella s’est ainsi déclinée, transformée, parfois jusqu’à perdre le fil de son histoire.



« On a assimilé à la paella tout et n’importe quoi. Il faut pourtant savoir d’où vient la recette avant de vouloir la réinventer », rappelle Éric Gil.
Deux heures pour convaincre

Pour cette première édition transfrontalière, 35 candidatures ont été reçues. Les candidats devaient d’abord envoyer une vidéo présentant leur approche de la paella. Dix finalistes ont finalement été retenus, sur la base de leur proposition et de leur maîtrise annoncée du plat. Parmi eux, des amateurs et des professionnels, venus notamment de Valence, Figueres et du Grau-du-Roi, à l’image du chef Cyrille Chauvel du Miramar. Tous avaient deux heures pour faire parler le riz.


Mais ici, pas question de se contenter d’un plat spectaculaire. Le jury a observé chaque étape : le visuel, les parfums, la maîtrise de la cuisson, la texture du riz, le goût et, ultime signature, le socarrat, cette fine croûte caramélisée qui se forme au fond de la paella et que les connaisseurs se disputent volontiers. Plus la fin du temps imparti avançait, plus les fragrances appétissantes envahissaient l’espace. D’une « cabane » à l’autre, les techniques différaient selon que l’on cuisait d’abord les viandes, ou bien d’abord les légumes : tomates concassées, haricots plats, artichauts, ail…Comme Edouard Andrieu, ce négociant en vin de Montpellier venu tenter sa chance !



Quant à Cyrille et Stéphanie Chauvel du Café Miramar au Grau-du-Roi, dont les équipes en cuisine ont été formées par Éric Gil, « c’est toute l’année maintenant que nous avons la paella à la carte ». Une aubaine pour les Gardois puisque Cyrille est arrivé second !
Rosa Reixar est une Catalane pure souche qui vient d’El Far d’Empordà. Cette amoureuse de la paella la fait le dimanche pour sa famille. La sienne est mar y muntanya, avec du lapin, de la seiche, du poulet, des artichauts, des moules et des crevettes. Même si Rosa n’a pas gagné, sa paella était délicieuse, comme toutes d’ailleurs, pour les avoir goûtées !

Le plus improbable des candidats était sans doute Sani Paasikoski qui, comme son nom l’indique, n’a rien de français, rien de valencien, et encore moins de catalan ! Il vient d’Helsinki. Ce Finlandais, installé à Barcelone, y propose pourtant… de la paella sur sa carte ! Comme quoi tout est possible quand on a, comme le dit Éric Gil, « un peu d’intelligence culinaire ! »




Le concours repose ainsi sur un véritable équilibre entre terre et mer, selon les interprétations des candidats : poulet, lapin, magret de canard, botifarra noire ou blanche, calamars, produits de saison et produits locaux. Chacun pouvait exprimer sa personnalité, à condition de ne jamais perdre de vue l’essentiel : le riz et sa cuisson et les ingrédients fournis dans le « package cuisine » du départ .

Un jury venu des deux côtés de la frontière

Le jury, qui a eu beaucoup de mal à délibérer au vu de la qualité des candidats, était placé sous la présidence d’Éric Gil. Se sont prêtés au jeu avec lui Gregori Abella, propriétaire et chef du restaurant Falconera à Roses, spécialiste des arrossos et représentant du prestigieux collectif de chefs Cuina del Vent, qui réunit des établissements de l’Alt Empordà autour d’une vision commune : la gastronomie comme héritage et tradition populaire. Fort de son ancrage au terroir, La Cuina del Vent encourage l’échange de savoir-faire pour fédérer les acteurs de la profession et tirer toujours plus vers le haut l’excellence de leur métier. Étaient également présents Nacho Valor, représentant de l’entreprise valencienne El Paeller, spécialiste des préparations pour paella traditionnelle au feu de bois 100 % naturelles, Raúl Sala, chef du restaurant Tramuntana à La Jonquera, et Míriam Lanero, maire de La Jonquera.

Le riz avant tout
Éric Gil connaît particulièrement bien cette question. Il est également à l’origine du premier riz de Camargue spécialement conçu pour la paella, une démarche qui témoigne de son attachement à la transmission de cette cuisine au-delà même de son berceau valencien. Sa propre victoire au Championnat du monde de paella, en 2022, avait d’ailleurs marqué les esprits avec une création audacieuse autour du confit de canard et de cœurs de canard farcis au foie gras. Une interprétation personnelle, mais construite sur une connaissance précise du plat. C’est toute la philosophie de ce nouveau concours : ne pas figer la paella dans une recette unique, mais comprendre son histoire pour mieux la faire vivre. Et au terme des deux heures de cuisson et d’une dégustation particulièrement disputée, le palmarès est finalement tombé :

1er prix : Aurélien Sanchez, venu de Toulouse est un sportif français champions de trail et d’ultra-trail Il détient plusieurs records de traversée sans assistance comme le John Muir Trail ainsi que le record de la traversée du Pacific Crest Trail.


2e prix : Cyrille Chauvel, chef du Café Miramar au Grau-du-Roi
3e prix : Joan Sagols, candidat catalan passionnée cuisine

La gastronomie comme trait d’union

Pour comprendre la naissance de ce concours, il faut revenir à l’histoire de Tramuntana. Le groupe catalan, implanté à La Jonquera et au Perthus, est avant tout une histoire familiale. En 1945, l’arrière-grand-mère de l’actuel président ouvre une petite épicerie au Perthus. Vingt-deux ans plus tard, en 1967, naît le premier magasin Tramuntana. Depuis, l’entreprise qui emploie plus de 600 collaborateurs s’est développée autour d’un écosystème diversifié comprenant supermarchés, stations services, parfumeries, boutiques de mode, hôtellerie et restauration, principalement à La Jonquera, au Perthus et en Emporda avec une clientèle française représentant près de 90 % de la fréquentation. Mais après huit décennies d’histoire — le groupe a célébré ses 80 ans l’an dernier — l’heure est à une nouvelle étape.

« La vente a besoin de donner un peu plus de valeur aux gens qui viennent chez nous. Nous ne voulons pas rester uniquement dans l’idée de la masse, du bon prix et du bon produit », nous explique Xim.
Cette volonté de changer d’image accompagne une réflexion plus globale sur les magasins eux-mêmes. Le jaune, couleur historique de Tramuntana, reste la signature du groupe, mais les bâtiments doivent désormais évoluer : rénovation des façades, réflexion autour du design européen, amélioration des espaces et même projet de créer, à la place de l’ancien hôtel, un lieu à vocation décorative, ludique et artistique. Le concours de paella s’inscrit dans cette transformation.
« Nous voulons créer davantage de lien avec les personnes qui viennent chez nous, leur faire découvrir des produits, des hommes, des savoir-faire. Et avec la paella, le choix était presque évident. »
La paella devient alors un langage commun. Celui d’une Méditerranée qui ignore les frontières administratives, où les produits circulent, où les savoir-faire se répondent et où l’on se retrouve autour d’un grand plat posé au centre de la table. À Valence comme à Figueres, en Camargue comme en Catalogne, la recette raconte finalement la même chose : un territoire, des produits, du temps et le plaisir de tous se réunir autour d’une table !

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