“L’alimentation est un miroir de nos vies”: l’entretien avec Katerina Drozdova, fondatrice de EATFILM Festival à Paris
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Du 11 au 14 juin 2026, Paris a vibré au rythme de la première édition d’EATFILM, un festival inédit qui a proposé une sélection exigeante de dix films documentaires pour explorer notre monde à travers le prisme de la table. Ni simple rendez-vous culinaire, ni festival de cinéma traditionnel, cet événement pose un regard de cinéaste sur ce que nous mangeons, convaincu que l’alimentation est l’un des révélateurs les plus puissants de nos identités, de nos mémoires et de nos engagements.
Derrière cette initiative inspirante se cache une vision forte : celle de Katerina Drozdova. Journaliste de formation et entrepreneure passionnée, elle explore l’univers de l’alimentation sous toutes ses formes depuis plus de vingt-cinq ans. Pour elle, parler de gastronomie ne se résume pas aux chefs ou aux restaurants ; c’est avant tout parler de société, de transmission et de politique.
À l’occasion de cette édition parisienne fondatrice, elle revient sur son parcours, les valeurs qui portent le festival et sa conviction profonde : l’alimentation est un langage universel qui permet de raconter le monde.
Vous avez travaillé dans la restauration, l’édition, l’enseignement culinaire en Russie, et désormais vous lancez le festival de cinéma documentaire à Paris. Quel fil rouge relie toutes ces expériences ?
Je suis journaliste de formation, et mon cœur de métier a toujours été la communication. C’est assez amusant, car mes premiers clients travaillaient déjà dans l’alimentation. Même lorsque je m’égarais dans d’autres domaines, la nourriture finissait toujours par revenir dans ma vie.
En 1998, j’ai rejoint un magazine professionnel destiné aux chefs et aux restaurateurs. Je ne connaissais absolument rien à ce milieu. En un an, je suis passée de journaliste à rédactrice en chef. Puis, j’ai participé à la création d’un autre magazine, en partant d’une page blanche. À l’époque, tout était à construire en Russie : les restaurants modernes, la culture gastronomique, les médias spécialisés. Nous étions tous des pionniers.
Vous avez ensuite multiplié des projets entrepreneuriaux…
Oui. Après cinq ans dans la presse, j’ai rejoint le groupe d’Arkadi Novikov avant de m’installer à mon compte. Depuis vingt ans, je ne pilote plus que mes propres projets. J’ai ouvert des restaurants, cofondé la première école culinaire privée de Russie, développé une librairie spécialisée dans les livres de cuisine, organisé des concours et participé à de nombreux événements internationaux. Tout cela faisait partie du même cheminement.
Votre histoire est aussi très liée à la France.
Depuis très longtemps, en effet. J’ai beaucoup écrit sur les chefs français, j’ai organisé des événements avec leur participation en Russie, collaboré avec différents événements, et j’ai moi-même étudié à l’école Le Cordon Bleu à Paris. J’ai toujours entretenu des liens étroits avec les figures de la gastronomie française.
À quel moment avez-vous compris que l’alimentation était un sujet culturel et social majeur ?
J’ai toujours eu la conviction que la nourriture était bien plus que de la nourriture, même si je ne l’appelais pas encore un « acte politique ». Quand on parle d’un produit, d’une recette ou d’un repas, on parle d’histoire, de société, d’art, d’économie et d’identité. Pour moi, cela n’a jamais été uniquement une question de plaisir ou de pure gastronomie. Il y a toujours un contexte : Qui produit ? Qui cuisine ? Pour qui ? Dans quelles conditions ? Ces questions me passionnent.
Le mouvement Slow Food a joué un rôle immense dans cette prise de conscience. Découvrir le Salone del Gusto à Turin au début des années 2000 a été une révélation. En écoutant des personnalités comme Vandana Shiva ou Alice Waters, j’ai compris qu’on pouvait parler d’alimentation de façon beaucoup plus large, comme d’un sujet culturel, social et environnemental. C’est là que tout s’est mis en place dans mon esprit.
Après ses premières éditions à Moscou, Eatfilm renaît aujourd’hui à Paris. Qu’est-ce qui change ?
Le contexte est totalement différent. La France possède une culture gastronomique ancienne, des traditions artisanales très fortes, une histoire du cinéma unique et un accès à la culture extrêmement développé. Nous découvrons le public parisien en même temps qu’il nous découvre. C’est un défi très stimulant.
À Moscou, nous organisions un événement annuel, puis nous attendions l’édition suivante. À Paris, mon ambition est de construire quelque chose de plus durable : une véritable institution culturelle capable de faire dialoguer différents milieux. Nous réfléchissons à des collaborations avec des écoles de cinéma, des écoles de cuisine, à des programmes pour les étudiants. J’aimerais que les futurs professionnels de la restauration aient accès à ces films et à cette réflexion.
Pourquoi avoir choisi précisément le cinéma documentaire ?
Parce que le cinéma et la nourriture partagent le même ADN. Tous deux font appel à la mémoire, aux émotions, aux sensations. Dans une salle de cinéma, on ne sent ni les odeurs ni les saveurs, et pourtant, il se passe quelque chose. L’imagination travaille, les souvenirs remontent. Le cinéma est un langage extraordinaire pour aller bien au-delà de l’assiette.
Faire un film ou cuisiner, c’est d’ailleurs le même combat : ce sont deux arts, mais aussi deux métiers de savoir-faire, extrêmement minutieux. On peut passer un an à tourner un film pour un résultat d’une heure et demie, tout comme on peut passer deux jours à préparer un plat qui sera englouti en cinq minutes. Ce processus long et exigeant, pour un résultat si éphémère et aérien, c’est ce qui les rassemble. Mais quand cela réussit à laisser une trace durable en nous, c’est merveilleux.
Les films de votre sélection parlent-ils tous de gastronomie ?
Pas toujours, et c’est ce qui fait la force du festival. Le film d’ouverture, par exemple, semble raconter un simple concours de porridge dans un village écossais. En réalité, il parle du vieillissement, du sens que l’on donne à sa vie et de la manière dont une communauté se construit autour d’un projet. D’autres films traitent de l’adolescence, de l’apprentissage ou de la transmission. La nourriture sert de point de départ, mais le sujet est humain, universel.
Pour cette programmation de dix films, nous en avons visionné entre cinquante et soixante. Le premier critère était avant tout que ce soit du bon cinéma, tout en veillant à l’équilibre : des films français, internationaux, des sujets sociétaux, mais aussi de la haute gastronomie.
La nourriture est une métaphore extraordinaire. À travers elle, on peut parler de n’importe quel sujet. C’est pour cela que le cinéma documentaire consacré à l’alimentation a encore tant de choses à raconter.
Y a-t-il des films qui ont personnellement marqué votre vision ?
Dans la fiction, je les connais tous par cœur, du très sombre « Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant » au classique « Le Festin de Babette », en passant par « La Passion de Dodin-Bouffant ».
Côté documentaire, mon coup de cœur absolu reste « When Tomatoes Met Wagner » (Quand les tomates écoutent Wagner). C’est l’histoire de deux cousins grecs qui retournent dans leur village déserté et se mettent à cultiver des tomates biologiques en diffusant du Wagner dans les champs pour les faire mieux pousser. Ils impliquent les grands-mères du village dans la production d’une sauce tomate traditionnelle et, ce faisant, ramènent la vie et le sens là où il n’y en avait plus. C’est un film d’un optimisme et d’un humour formidables.
Au-delà d’Eatfilm à Paris, vous investissez également d’autres terrains…
À terme, j’aimerais qu’Eatfilm ne se cantonne pas à son rendez-vous parisien. Mon but est d’intégrer notre programmation documentaire au cœur d’autres grands événements, pourquoi pas sous forme de mini-franchises ou de cartes blanches lors de festivals gastronomiques. Il y a tellement de pépites cinématographiques sur le vin, le café ou la pâtisserie à faire découvrir !
Avec quel sentiment aimeriez-vous que les spectateurs sortent de vos séances ?
J’aimerais qu’ils emportent avec eux une certitude toute simple : la vie est belle. Elle est plurielle, surprenante, merveilleuse. Peu importe la dureté de ce qui est montré à l’écran, je souhaite que les spectateurs repartent avec un sentiment de profonde clarté. EATFILM est une célébration de l’existence, car se nourrir, c’est vivre. Cette énergie vitale transcende la souffrance ou les épreuves qui peuvent l’entourer. C’est un message fondamentalement lumineux et universel.
Propos recueillis par Ekaterina Allegra pour Food & Sens

















