Brigitte Éveno – Elle édite sur mesure de beaux livres de chefs – Interview pour tout savoir sur l’édition culinaire –

03 octobre 2016  0  Interviews
 

signature-food-and-sens Le monde de l’édition culinaire n’a pas de secret pour elle, 30 ans qu’elle côtoie les chefs de cuisine et qu’elle édite leurs livres. Mais Brigitte Éveno ne s’arrête pas là, elle sait écouter les chefs, les conseiller, leur proposer des alternatives aux grands de l’édition pour qu’ils puissent sortir leurs livres de cuisine. 

Elle a vécue l’arrivée des livres de Jamie Oliver en France, elle a géré l’édition des premiers livres du chef Cyril Lignac, mais aussi des livres de Françoise Bernard, ou ceux d’Anne-Sophie Pic… 

Passionnée et passionnante, elle est le lien indispensable avec le chef pour qu’un livre ait une âme… la transmission du savoir, la relation à l’auteur elle connait ça sur le bout de ses doigts … elle a l’exigence nécessaire à la production de beaux livres.

Après les interviews de Helène Clément et de Stéphane Méjanès, F&S vous propose le troisième dialogue avec ces personnages dans l’ombre qui ont su capter l’attention des chefs, ou qui sont des acteurs de l’univers de la food.  

brigite eveno

Vous connaissez parfaitement l’univers de la gastronomie, pendant de longues années vous avez collaboré à la création de livres de cuisine. Quel est votre parcours ?

J’ai commencé à travailler en 1986 dans l’édition après avoir suivi la formation éditoriale qui dépendait du Syndicat national de l’édition. Mon goût pour la littérature a déterminé ma vocation, mais c’est ma passion pour la photographie qui m’a amenée à préférer le livre illustré.

Pendant quatre ans j’ai eu la chance de faire mes premières armes aux éditions Robert Laffont et Seghers. J’ai commencé à découvrir le livre de cuisine, notamment avec la collection culte « Les recettes de » sous la houlette de Claude Lebey qui était fabriquée dans mon bureau : 23 livres au total (sauf erreur de ma part) dont Jean Bardet, Georges Blanc, Alain Chapel, Jacques Le Divellec, Fredy Girardet, Michel Lorain et Jean Michel Lorain, Jacques Maximin, Joël Robuchon, Alain Senderens, Jean et Pierre Troigros, Pierre et Michel Troisgros, Roger Vergé, etc. Un tour de force qui n’a jamais été reproduit. J’observais de loin avec envie la réalisation de ces livres.

J’ai mis la main à la pâte pour le livre de Macha Méryl Joyeuses Pâtes, très gros succès, et celui de David et Jacques Martin Le Bonheur à table. Un début très médiatique.

Après un séjour de quelques mois à Londres et des passages aux éditions De Vecchi et chez Flammarion, j’ai été recrutée chez Hachette en 1997 pour un remplacement. J’ai suivi le livre L’Atelier de Senderens, un beau baptême du feu.

À son arrivée chez Hachette en 2001, Pierre Marchand, éditeur de renom, m’a désignée comme responsable des ouvrages de cuisine, une superbe opportunité au moment où la production et les ventes des livres de cuisine ont explosé. J’ai passé 15 années extraordinaires à éditer des centaines de livres. Depuis je suis définitivement éditrice culinaire

Depuis trois ans je dirige ma société d’édition, les éditions Brigitte Eveno, spécialisée en livres de gastronomie et en art de vivre. En plus du conseil et du packaging pour différents éditeurs, je développe une collection de beaux livres pour les chefs, les pâtissiers et les entreprises du domaine culinaire.

 

Vous travaillez aujourd’hui en indépendante, comment abordez vous l’univers de l’édition actuellement?

Le monde de l’édition a profondément changé en 30 ans.

Nous sommes passés quasiment du plomb au tout numérique et les entreprises de taille humaine, dirigées par des familles d’éditeurs, ont laissé place aux grands groupes.

L’éditeur qui avait pour vocation d’éditer des livres à succès pour financer des projets plus risqués a été remplacé par des gestionnaires ou des commerciaux. Le marketing s’est beaucoup développé. Il n’y a quasiment plus d’éditeur dirigeant.

La production des ouvrages de cuisine a presque doublé entre 2004 et 2012 : 1900 nouveautés par an, pour redescendre à 1500 nouveautés par an environ.

Les librairies sont saturées et ne peuvent pas mettre en place tous les livres qu’elles reçoivent. La distribution est dominée par deux grands groupes, laissant très peu de place sur les lieux de vente aux autres éditeurs. Comme la librairie peut retourner les invendus et se faire rembourser par l’éditeur, le taux de retour des livres a augmenté. Le tirage moyen des livres a baissé et quand un livre illustré dépasse 4000 exemplaires c’est devenu une bonne vente. Les livres ne restent pas longtemps sur les tables des librairies. Tout va plus vite, les temps de réalisation et les temps de vente, c’est une spirale, difficile à suivre.

Nous avons donc décidé en tant qu’éditeur de ne pas reproduire le modèle de distribution des grands groupes qui ne fonctionnent que pour les leaders du marché et les auteurs star. Cela ne sert à rien d’imprimer des livres qui ne seront pas mis en place en librairie.

Nous préférons ajuster le tirage de nos livres au plus près des ventes possibles, privilégier la qualité, l’écoute et passer le temps nécessaire à bien éditer. Et se concentrer sur les ventes directes et la communication.

édition brigitte Éveno

Qu’est ce qui vous a poussé à quitter l’univers de l’édition d’une grande maison pour tenter l’aventure seule ?

Quand j’ai réalisé que le cœur du travail qui me passionne, c’est-à-dire la transmission et la relation à l’auteur, allait certainement diminuer en terme de temps et de qualité, je me suis jetée à l’eau pour faire de ma passion mon quotidien.

Et puis 15 ans dans un grand groupe c’est une belle et grande aventure mais  je voulais voler de mes propres ailes, créer ma marque et confirmer certains talents et savoir-faire que j’avais pu développer chez Hachette. J’avais envie d’une structure plus petite, plus légère, plus libre avec moins d’impératifs commerciaux et une écoute de l’auteur qui fera que son livre est unique.

 

Vous avez pu approcher de nombreux chefs de cuisine, lesquels vous ont le plus marqué ?

C’est vraiment une question très difficile, car chaque livre est une rencontre avec un auteur, son univers, ses passions et je tombe à chaque fois sous le charme de la plupart des auteurs que je côtoie.

Impossible de choisir entre Georges Blanc, Anne-Sophie Pic, Jany Gleize, David Zuddas, Eric Trochon, Gontran Cherrier, Laurent Le Daniel, Sébastien Bouillet, Grégory Cuilleron… ou Cyril Lignac et bien d’autres tout aussi passionnants. Tous m’ont marquée, pour des raisons différentes.

Je préfère vous parler de trois femmes qui m’ont beaucoup fait évoluer dans mon métier.

J’ai eu la grande chance de travailler avec Françoise Bernard, auteur de best seller culinaires depuis 1967. Elle m’a beaucoup fait réfléchir sur la transmission et l’accessibilité des recettes de cuisine. Une obligation de résultat : il faut pouvoir réussir les recettes dans sa cuisine … cela semble bizarre de dire cela mais ce n’est pas toujours le cas. Il faut identifier les étapes de réalisation, détailler chaque geste, préciser tout ce qui participe à la réussite de la recette (matériel et ingrédients), expliquer les termes, donner des repères de temps, aider à l’organisation, etc.

La collection Scook que nous avons développée avec Anne-Sophie Pic avait vraiment pour vocation de rendre accessible ses recettes au plus grand nombre. Et cela a été une réussite. Anne-Sophie s’est prêtée au jeu en détaillant étape par étape et l’amateur est certain de réussir la recette. Cela va lui prendre du temps mais il peut y arriver. Nous sommes loin des beaux livres de cuisine du siècle dernier où les recettes ne s’adressaient qu’à un public d’initiés. J’ai été émerveillée par le processus de création de Anne-Sophie Pic, qu’elle a d’ailleurs remarquablement bien expliqué au salon Omnivore cette année. L’éditeur doit comprendre l’univers du chef qu’il veut éditer pour ensuite le reproduire au mieux avec un graphisme, des mots, des photos qui seront la traduction en livre de son univers.

Avec Laurent Le Daniel cette année dans son livre Ma Pâtisserie nous nous sommes vraiment attachés à expliquer pas à pas chacune des recettes et notre travail a été remarqué pour sa qualité.

Une autre femme, Fatéma Hal, m’a grandement inspirée, et nous avons publié de nombreux livres le premier étant Le Grand Livre de la cuisine marocaine. J’ai vraiment mesuré l’importance de conserver son patrimoine culinaire, même si la cuisine n’est que métissage et toujours en mouvement. Le travail de l’éditeur est aussi celui-là. Consigner à un moment donné des recettes que ce soit une cuisine régionale ou celle d’un chef, pour témoigner de son travail, de son parcours. Le mettre par écrit.

éditions Brigitte Éveno

En 20 ans le livre de cuisine a beaucoup évolué, de livres essentiellement constitués de recettes, aujourd’hui les livres de cuisines racontent des histoires, retracent des parcours. Ne trouvez vous pas que trop souvent les recettes sont devenues secondaires, et que finalement les livres de cuisine sont tous sauf des livres de recettes ?

Il y a plusieurs types de livres de cuisine qui répondent à différents besoins : la cuisine du quotidien, la cuisine pour recevoir, la cuisine pour bien manger et la cuisine qui fait rêver…

La plupart de ceux qui s’adressent au grand public restent des livres de recettes classiquement présentées, les unes après les autres.

La traduction des livres anglo-saxons a changé la donne, car ces auteurs sont très bavards et habillent les recettes d’anecdotes, d’histoires personnelles, d’informations diverses et variées. Par exemple les livres de Nigella Lawson peuvent se lire juste pour le plaisir comme un essai, mais vous permettent aussi de cuisiner au jour le jour.

Pour les beaux livres de chefs, nous sommes passés en 30 ans à des livres très peu illustrés à des livres illustrés avec très peu de texte finalement, la photographie a pris le pas sur le texte.

La technique y est pour beaucoup : la photographie culinaire et l’impression des livres permettent aujourd’hui de réaliser de très beaux livres-objet. L’étendue des possibilités est infinie, seul le budget peut limiter l’inventivité. Certains chefs s’en donnent à cœur joie et retranscrivent leur univers et leur poésie dans un grand livre, comme le Livre Blanc d’Anne-Sophie Pic (Hachette), Nomma de René Redzepi (Phaïdon) ou Eric Guérin dans Migrations (La Martinière). Ce sont des livres qui s’adressent à ceux qui les suivent, qui les connaissent, et à leurs pairs. Ce sont des exercices de style, des livres signature. Effectivement, ce ne sont pas des livres de recettes.

Mais d’autres beaux livres restent des livres de recettes comme le magnifique Bouillons de William Ledeuil (La Martinière) ou La Bonne Etape de Jany Gleize que nous publié cette année et qui mêle joliment histoire et recettes.

 

Des livres comme Simplissime dont les recettes sont parfois d’une banalité sans nom, se sont vendus à des centaines de milliers d’exemplaires. Gros coup marketing, et créneau bien ciblé, pourquoi les grands chefs n’ont jamais été capable de réussir ce genre de succès ?

Peut-être tout simplement parce que les grands chefs ne sont pas les mieux placés pour parler de la cuisine ménagère, car finalement Simplissime c’est un peu le nouveau Françoise Bernard. Et puis les chefs sont toujours tiraillés, même quand ils sont très médiatisés, entre leur image grand public et leur image de chef étoilé. Et puis ils n’en ont peut-être pas envie, car il n’y a vraiment pas de plaisir à travailler en tant que chefs sur des recettes aussi simplistes.

Et la cuisine gastronomique a forcément un public moins nombreux que celui de la cuisine du quotidien.

 

Dans un autre rayon que pensez vous de la collection de livres «  Modernist Cuisine «  de Nathan Myhrvold qui décortique les préparations, style un chimiste ?

Cette collection est un OVNI, un travail titanesque et unique de 2240 pages, 6 volumes.

Cet homme, Nathan Myhrvold, passionné, cuisinier sur le tard (40 ans), fortuné, n’a pas juste rêvé de faire un livre … il a voulu faire LE livre mondial de cuisine le plus important depuis Escoffier… celui qui met fin à tous les livres de cuisine… et il a déplacé des montagnes et financé ce rêve…

C’est fascinant, les photos sont révolutionnaires et très impressionnantes. Travailler en tant qu’éditrice sur ce projet m’aurait intellectuellement plu. C’est un livre très technique qui s’adresse à des professionnels ou des amateurs avertis, et je ne sais pas s’il est réellement utilisé en cuisine ou s’il deviendra avec le temps une référence incontournable.

 

En 2015 le livre de l’école Ferrandi et celui du l’institut Bocuse ont fait de beaux succès, le livre pédagogique a t’il un avenir d’après vous ?

Dans les années 2000, en même temps que l’explosion des ventes de livres de cuisine, de magazines culinaires, les cours de cuisine grand public se sont développés partout.

La cuisine loisirs, la cuisine activité du week-end, est née. Mais cette génération de cuisiniers n’avait pas forcément été initiée par leur mère (ou leur père) qui avait préféré d’autres activités de loisirs et profité de ce que tous les nouveaux produits industriels pouvaient leur laisser comme temps libre.

Pour accompagner les cours de cuisine, il faut des livres comme support et dans mon souvenir, à part le Larousse gastronomique et Le Livre du Cordon bleu chez Hachette, il n’y avait sur le marché que des livres professionnels très techniques.

Donc toutes les grandes écoles de cuisine éditent leur livre expliquant les techniques de base, y compris les ateliers comme l’Atelier des chefs. Il y aura forcément une limite, car peu de cuisiniers amateurs achètent plusieurs livres de base.

En revanche tous les chefs qui ouvrent leur cuisine et donnent des cours, peuvent envisager de réaliser un livre support que leurs élèves pourraient acheter.

 

Dans le monde de l’édition culinaire, il y a eu l’avant et l’après Jamie Olivier … racontez nous ?

Jamie Oliver a décoiffé l’édition culinaire et s’est imposé même en France, où ses émissions n’étaient diffusées que sur Cuisine TV. Il a fallu un Anglais, Stephen Bateman, directeur d’ Hachette Pratique à l’époque, pour convaincre les commerciaux qu’un Anglais pouvait nous apprendre à cuisiner… Depuis, un ou deux livres par an sortent et les ventes sont au rendez-vous.

Jamie est arrivé et a bousculé les codes, cuisinant en jean, mettant les mains dans la tambouille, enfourchant sa moto pour aller chercher les meilleurs produits. Son premier livre n’était pas extraordinaire, il avait été édité très rapidement, mais ensuite une équipe éditoriale a bousculé les codes et créé un univers très spécifique à chaque livre. Multitude de reportages, des maquettes très rythmées pas systématiques, des typographies fortes, un stylisme culinaire affirmé, une nouvelle écriture photographique qui sort du studio photo. Je me suis occupée de la traduction de tous ses livres jusqu’à mon départ d’Hachette. Je me souviens vraiment les avoir décortiqués pour comprendre ce travail éditorial.

La difficulté c’est que nous n’avons pas les mêmes budgets que les Anglais qui ont des tirages de livres importants, car la langue anglaise a un plus grand territoire que celui de la langue française. Mais les livres sont depuis plus rock’n roll.

Oui Chef !

En France les émissions de télévision ont changé catégoriquement l’image des chefs. L’histoire a commencé vraiment avec Cyril Lignac. Il a publié plusieurs livres avec ses premières émissions comme «  Oui Chef ! «. Vous avez vécu ça de près, le marketing, l’effet télé. Cela à t’il fondamentalement changé les choses ?

Une sacrée aventure Oui Chef ! J’ai conçu le livre en parallèle de l’émission afin qu’il sorte au moment du lancement du programme. En collaboration avec le producteur de l’émission nous avons réalisé des reportages croisés. Le livre se retrouve dans l’émission, et l’émission se retrouve dans le livre.

C’est aussi le début des blogs et des réseaux sociaux et j’étais vraiment très soucieuse d’éditer un livre irréprochable, aussi bien sur le fond que dans la forme car je savais que le jour de sa sortie il serait lu et chroniqué partout. Cela été un énorme succès.

Les émissions TV se sont ensuite succédées sur toutes les chaînes et beaucoup de livres ont été publiés, un peu dans tous les sens et le succès n’a pas toujours été au rendez-vous.

L’image des chefs a changé grâce à Oui Chef ! puis à Top Chef et autres émissions TV. Aujourd’hui les pâtissiers sortent aussi de l’ombre et publient de nombreux livres à succès. Les téléspectateurs pensent  pouvoir devenir cuisinier ou pâtissier, alors que la réalité est plus laborieuse, moins glamour que ce que les émissions laissent croire.

La production éditoriale a évolué et le marketing a pris de plus en plus de place dans l’édition au détriment du livre d’auteur.

 

Qu’est ce qui fait d’après vous le succès d’un livre de cuisine ? Contre toute attente des livres de qualité moyenne cartonnent en vente, alors que d’autres d’une extrême finesse ne se vendent pas … y a t’il une raison ?

C’est la question et si je pouvais y répondre ….

Certains livres comme les Cakes de Sophie à la fin du siècle dernier ou Simplissime aujourd’hui cartonnent à l’étonnement même de l’éditeur qui ne s’attend pas forcément à l’ampleur du succès.

Ce qui est certain c’est que les gros succès commerciaux sont publiés par les leaders du marché. Ils sont référencés par les centrales d’achat qui ont des critères de grande distribution. Comme pour les autres produits qu’ils vendent c’est plus le rapport, poids, nombre de pages, nombre de recettes, prix qui les intéressent que l’intérêt du contenu.

Et puis si l’on pense à la production (1500 nouveautés par an) et à la surface  d’un rayon cuisine dans une librairie, une Fnac ou un espace Cultura, on comprend tout de suite qu’il y a peu d’élus, encore moins chez les éditeurs du marché qui ne sont pas leaders.

Mais qu’est ce que le succès d’un livre ? Il y a le succès commercial mais pour moi un livre qui est éditorialement réussi, qui touche son public, qui est chroniqué dans la presse et sur le web spécialisé et qui atteint son équilibre financier, est un succès.

 

Peut on considérer qu’un livre de cuisine sans photo, est un livre qui a beaucoup de chance de ne pas se vendre ?

Force est de constater que c’est le cas… Nous sommes dans une société où l’image domine et depuis 1997 je crois qu’en dehors de La Cuisine de Françoise Bernard, je n’ai pas publié de livre sans photo.

 

La photo est un élément essentiel de l’ADN du livre de cuisine, qu’attendez vous d’un photographe culinaire ?

Cela dépend du type de production, mais pour les livres de chefs je m’imprègne de l’univers du cuisinier, de ce qu’il aime ou n’aime pas, de ce qu’il veut ou pas de l’image qu’il souhaite offrir, s’il comprend ou pas les contraintes liées à la photographie, s’il peut faire évoluer sa présentation ou pas. Je passe beaucoup de temps à échanger avec le chef pour bien évaluer son univers et ensuite je lui présente un photographe et un styliste ou un photographe seul. Dans le cadre du livre de chef, le photographe doit être au service du cuisinier et magnifier sa nourriture. Tous les photographes ne savent pas le faire. Ils ont parfois un style très fort et n’en changent pas, ils impriment leur patte sur toutes leurs créations. Je privilégie ceux qui s’adaptent sauf si les chefs veulent un photographe avec un style particulier. Inversement il faut aussi que le chef puisse travailler ses présentations pour les photos, car les critères esthétiques ne sont pas les mêmes entre l’assiette du restaurant et le plat photographié, c’est un filtre qui a ses propres règles. Certains chefs n’y parviennent pas .
Il faut que l’association puisse fonctionner sur l’ensemble du livre : il ne s’agit pas de réussir une photo mais 50 plus les reportages. Ce huis clos nécessite un accord parfait et c’est une question de feeling et de personnalité. Il faut également que le photographe fasse partie de l’équipe éditoriale et travaille avec la direction artistique et l’éditeur. Faire un livre c’est un travail d’équipe.

Donc j’attends d’un photographe culinaire des qualités artistiques, des qualités techniques, des qualités humaines et le sens du travail en équipe.

 

En quelques années, on a vu plusieurs tendances dans l’évolution du travail des photographes, photo de l’assiette seule, photo de l’assiette dans un environnement, photo prise de près ou de dessus, photo où l’ont rentre dans l’assiette pour approcher le produit et où l’ont privilégie le flou autour. D‘après vous ces tendances viennent de quoi ?

La photographie culinaire et le graphisme des livres suivent les tendances comme tous les supports artistiques et il y a des modes. Cela vieillit assez rapidement et c’est assez facile de dater un livre. Et puis il y a des styles. Certains photographes sont beaucoup dans l’esthétique et sont un peu distants, alors que d’autres vont réussir à mettre en avant le côté gourmand, sensuel et appétissant d’un plat. D’autres ont un regard plus publicitaire. Ce sont des photographes de nature morte qui doivent en plus rendre le tout très appétissant.

 

Les éditeurs ne prennent plus aucun risque, lorsqu’un livre est décidé et signé par un chef, le budget doit être équilibré. Les chefs doivent s’engager à acheter une quantité de livre qui couvrent les frais. Le secteur est il en crise ?

Le secteur du livre n’est pas en crise, il se maintient bien même s’il y a un recul des ventes  et du coup un côté un peu frileux. Mais la réalité du marché est que lorsqu’un chef n’est pas médiatisé et fait un livre sur son restaurant, il y a de fortes chances que les ventes nationales en librairie ne dépassent pas 200 à 700 exemplaires (chiffres GFK). Ce qui ne peut pas financer un beau livre. Donc la seule solution est que le chef s’engage à acheter une quantité de livre et c’est d’ailleurs lui qui vendra le plus d’exemplaires.

Ducasse

Des chefs comme Alain Ducasse par exemple, se sont mis à éditer leurs propres livres de cuisine, et même à finalement créer une maison d’édition. D’après vous pour quelle raison ? Il semblerait qu’il ne soit pas facile de rentabiliser une maison d’édition, surtout si l’ont est seulement concentré sur le secteur du livre de cuisine. C’est aussi votre avis ?

Je pense que Alain Ducasse voulait maîtriser complètement sa production éditoriale. Lorsque l’on est édité par un éditeur du marché il y a des contraintes commerciales fortes comme rentrer dans une collection, accepter que la couverture soit un choix concerté avec l’éditeur, etc.

L’édition n’est pas un domaine très rentable surtout pour l’édition de livres illustrés. La distribution coûte 60 % du prix de vente, l’impression et le papier sont des postes coûteux et le niveau des ventes a baissé. Mais il n’y a pas que les ventes en librairie, il peut y avoir des partenariats, des coéditions, des éditions club, des éditions étrangères. Certains éditeurs indépendants réussissent bien. Je pense aux éditions de La Plage par exemple qui font beaucoup de ventes en boutiques spécialisées.

 

Vous éditez les livres de cuisine pour les chefs qui sont un peu perdu dans les méandres des grands éditeurs. Vous faites de l’édition à la carte c’est ça ?

Oui c’est ça, j’édite des livres sur mesure réalisés par des professionnels de l’édition culinaire. Nous sommes attachés à l’authenticité et à la qualité. Je suis à l’écoute pour mettre en valeur le savoir-faire du chef ou du pâtissier et je propose l’équipe ad hoc.

J’accompagne le chef ou le pâtissier depuis la conception jusqu’à la commercialisation voire la communication si besoin et je gère les équipes, l’éditorial et l’impression.

Je propose un modèle économique où l’on peut retrouver sa mise à partir de 1000 exemplaires vendus ce qui est réalisable entre 6 mois et 2 ans de vente selon le nombre d’établissements et leur taille.

 

Les jeunes chefs ne savent pas à qui s’adresser quand ils veulent réaliser un livre de cuisine, donc vous pouvez les aiguiller, les conseiller ?

Oui je peux leur proposer une solution alternative à ce qui existe sur le marché tout en leur garantissant une qualité professionnelle. Je suis à chaque fois passionnée par l’aventure que représente la création d’un livre. Les auteurs, peu importe leur médiatisation ou leur expérience, sont toujours de belles rencontres et un enrichissement, la passion se partage.

 

Mais comment se passe la distribution ensuite. Car l’ont sait très bien qu’un livre mal distribué et pas présent en rayon, est un livre qui se vend moins.

Le chef va vendre son ouvrage dans ses établissements, à ses clients ou aux élèves de ses cours, dans les salons ou des événements. Il peut le vendre aussi sur son site s’il a une boutique en ligne  et nous sommes référencés pour que les libraires partout en France puissent commander le livre. Ensuite nous travaillons avec des librairies spécialisées comme la Librairie gourmande à Paris, et la plupart des librairies sont contentes de vendre en direct les livres des chefs de leur région. Nous économisons les 60% de la distribution/diffusion. L’intégralité de ses ventes est pour le chef, nous rémunérons notre travail forfaitement sur le devis initial.

 

Pour rentabiliser la création d’un livre et l’investissement que cela représente, le chef doit absolument vendre le maximum de livre directement dans son établissement c’est ça ?… En fait les ventes en librairies représentent peu de vente c’est ça ?

Oui c’est exactement cela. Le chef qui publie un livre sur son restaurant est quelque soit la formule le meilleur vendeur de son livre. Seuls les chefs très médiatisés vendent beaucoup en librairie.

Mais un livre n’est pas uniquement destiné à la vente. C’est avant tout un formidable outil de communication, qui permet de parler des établissements à la presse, à la radio ou à la TV avec un angle nouveau. La presse régionale est particulièrement friande de mettre en avant les talents locaux.

Le livre légitime le savoir faire et l’expérience de l’auteur et concourt à sa notoriété.

 

Le livre numérique n’a pas encore touché l’univers du livre cuisine papier, pensez vous qu’il va impacter dans l’avenir l’édition culinaire ?

Je ne pense pas ou alors il va falloir créer autre chose entre l’application et l’epub. Pour l’instant mis à part le magazine australien de Donna Hay je n’ai rien vu qui soit séduisant et qui risque d’impacter l’édition culinaire.

Donna Hay

Donna Hay

Quel conseil donneriez vous à un chef qui veut sortir son premier livre de cuisine ? Dans quel piège doit il éviter de tomber ?

L’amateurisme. De la même manière que l’on ne peut pas cuisiner comme un chef si l’on n’a pas étudié et été apprenti puis second, puis chef. Editer un livre ne s’improvise pas et nécessite ad minima un éditeur, un graphiste, un auteur, un rédacteur, un correcteur, un photographe culinaire, un styliste, un photograveur et un bon imprimeur. Certaines personnes proposent leurs services, mais le résultat n’est pas professionnel. Et c’est vraiment dommage, il faut avoir la même exigence pour un livre que pour sa cuisine.

 

Un livre de cuisine permet de marquer à jamais son empreinte culinaire. C’est finalement le plus bel objet que peut créer un chef. Pensez vous que se soit une absolue nécessité pour un chef qui veut laisser une trace de son histoire ?

Non ce n’est pas une absolue nécessité, il faut être sensible aux livres de cuisine, et avoir envie de s’y investir, car cela prend du temps. Mon expérience me permet de minimiser certaines étapes et d’accompagner l’auteur mais il faut y travailler.

Mais c’est vrai que seule la publication d’un livre laisse une trace de son histoire et mettre en mots, en photo et en page son travail apporte énormément de satisfaction et permet à la fois de communiquer sur son savoir-faire et le transmettre.

Il raconte l’histoire d’une maison ou d’une famille, il oblige à faire un point sur son travail et effectivement marque à jamais une étape dans le parcours culinaire.

Il y a un avant et après le livre qui légitime celui qui le fait.

Enfin, c’est un support qui valorise la pâtisserie et la gastronomie. Grace aux photos et au graphisme, le livre est un objet que l’on peut vraiment personnaliser, il est unique.

Brigitte Eveno Editions

Éditions Brigitte Éveno

Contact : brigitte@editionsbrigitteeveno.com

 © Delphine Constantini
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