chef ou cheffe de cuisine

Femme chef ou femme cheffe ? Quand l’orthographe en dit long – F&S a creusé pour vous la question

08 juillet 2018  7  Dossiers F&S F&S LIVE
 

signature-food-and-sens  Femme chef ou femme cheffe ? Quand l’orthographe en dit long – F&S a creusé pour vous la question

Dans l’univers désormais très médiatique des chefs de cuisine, un débat couve, qui a gagné jusqu’à la sphère publique. Depuis que les femmes connaissent à leur tour une ascension (récente) en cuisine, une question se pose, qui vient réveiller l’insoluble querelle de l’accord féminin-masculin : doit-on, pour les désigner, écrire chef de cuisine, ou bien cheffe de cuisine ? Sur le compte Facebook de Food&Sens, vous avez été nombreux à vous manifester à ce sujet, tendant plutôt pour «  femme chef », compris comme un invariable asexué. On se propose ici de creuser ce débat orthographique, qui en dit long sur un certain malaise face à la langue française – et à son flou disparate sur ce sujet, nourri par une inclusion linguistique à deux niveaux. Décryptage.

chefs ou cheffes

Sont-elles chefs ou cheffes ?

Enfant, je me souviens que déjà, la violence du patriarcat linguistique m’avait frappée. Par un beau matin d’école, alors que j’étais en primaire, mes camarades de classe filles et moi-même avions découvert, non sans une certaine révolte, les règles grammaticales dérangeantes que la langue française déploie quand il s’agit d’accorder. Il nous était expliqué, par une enseignante elle-même agacée de cet état de fait, que dans un groupe de dix personnes par exemple, il suffisait qu’il y ait un seul garçon pour que l’accord se plie au masculin. 9 filles + 1 garçon donnaient ainsi « ils ont mangé », ou « ils étaient fatigués », alors que 9 filles sans garçon donnaient « elles ont mangé » ou « elles étaient fatiguées ». Force était de constater l’imposition d’une supériorité grammaticale indue du garçon sur la fille – pour ne pas dire du garçon sur les filles.

Bien sûr, une langue est ce qu’elle est (un héritage, mais aussi un matériau mouvant, sujet à évolution). Une fois dépassé le débat légitime de l’iniquité d’un tel traitement du féminin par rapport au masculin, on finit par passer outre (à tort ?), conscient(e)s que le langage est avant tout supposé être un outil, et qu’on ne peut faire l’économie de son utilisation (même si son inévitable usage implique que la femme doive endurer ces règles qui lèsent son statut). Pour autant, la question demeure. D’autant qu’ailleurs, le sujet a été traité autrement. En anglais en effet, les plis du langage ne contiennent pas ces traces d’un patriarcat larvé, hérité de temps moins heureux pour les femmes et leur statut. Les mots sont neutres, invariables, asexués (ou en tout cas dénués de cet enjeu sexué). Ainsi, « a chef » désigne aussi bien une chef femme qu’un chef homme. Débat clos. L’importance ne portant pas sur le genre, mais bien sur la fonction, voire sur l’information.

a la recherche des femmes chefs femmes chefs gastronomiques

En d’autres termes, on pourrait dire qu’il manque un genre au français : le neutre. Ce genre existe en allemand, en latin ; et présente une commodité non négligeable. L’anglais l’a adopté aussi à sa façon ; sans qu’il y ait de neutre à proprement parler, l’invariable des adjectifs et des noms (ou l’absence d’accord) règle une fois pour toute le sujet. Autrement dit, en anglais le masculin ne surclasse pas le féminin. (« These talented chefs » pouvant tout à la fois désigner « ces femmes chefs talentueuses », que « ces femmes et hommes chefs talentueux », ou encore « ces femmes et un chef talentueux », par exemple.

A la faveur de ce modèle, on pourrait donc pencher pour « une chef » en français. N’est-ce pas là en effet une façon simple de couper court au débat, en évitant une fois pour toutes l’épineuse problématique de l’accord ? Oui mais voilà ; on dit bien « une actrice », et non pas « une acteur » ou « une acteure ». On dit aussi « une factrice », et non pas « une facteur » ou « une facteure ». Quid de « la maire », ou de « Madame le Maire » ? « Une écrivain » ou « une écrivaine » ? Voire même, « elle est un écrivain » ? Une rédactrice en chef, une rédacteur en chef, ou une rédactrice en cheffe ? Ah, l’absurde complication du français, langue certes riche et fabuleuse, mais potentiellement alambiquée et spécieuse… Et c’est sans mentionner ses diverses apories, qui participent au trouble autour de ce sujet : un marin, une marine ? Ça ne fonctionne pas, le mot « marine » désignant autre chose. Un docteur, une doctrice ? Étrange. Une doctoresse, plutôt ? Pourquoi pas, encore que le suffixe « esse » puisse potentiellement sonner comme péjoratif et diminuant. Devrait-on dire une docteur ? Ou une docteure ? Le débat est sans fin… 

femmes chefs

De fait, faudrait-il refuser, ou au contraire valider les habitudes envers certains us et coutumes linguistiques, qui passent bien parce qu’ils sont tombés dans l’usage (les avocates, les magistrates, etc), alors que d’autres mots féminisés sonnent beaucoup moins bien (les cheffes, voire les chèffes, ou encore les cheftaines) ? S’agit-il de laisser à chacune la possibilité d’opter pour sa préférence personnelle (certaines tiennent à la marque de féminisation de leur fonction, jugeant que cela défend une place nouvellement acquise, ou une spécificité féminine à ne pas gommer ; tandis que d’autres s’en défont), au risque d’une inextricable cacophonie orthographique ? Ou doit-on plutôt adopter ce que prône la tendance massive (à condition que cette tendance soit édictée par les femmes elles-mêmes) ? Sommes-nous dans une volonté politique, ou dans des spécificités par pays francophone ? (Le Québec diverge de la France sur la question des accords.) Sommes-nous, sinon, face à un effet variable selon la profession ? (Dans le monde universitaire français par exemple, la plupart des femmes tiennent à la marque du féminin, écrivant « professeure » plutôt que « professeur ».) Devrait-on engager une refonte complète de la fameuse question de l’accord, au nom de l’égalité ? Si oui, dans quelle direction ? À moins qu’il ne faille renoncer au changement, par commodité, et inviter tout le monde à se concentrer seulement sur le caractère utile de la langue, en ignorant le message subliminal véhiculé discrètement par le poids de l’accord ? Dernière question, et non des moindres : doit-on considérer que l’absence d’accord gomme le versant féminin, au profit du masculin pris pour point de référence ? (Le français utilisant le masculin aussi comme genre générique, pour palier à l’absence de neutre ; ce qui fait qu’a priori, « un écrivain » désigne à la fois une femme ou un homme). Dit autrement, doit-on rester sur ce concept somme toute patriarcal, qui fait du masculin le point de départ, duquel découle ensuite le féminin ? Le féminin ne peut-il pas plutôt se définir à partir d’un point neutre, hors du masculin ?

chef gastronomie femme

Mais quoi, un métier est un métier. En soi, il n’est ni un sexe, ni l’apanage d’un genre. Et pourtant ; parce que certains métiers restent encore surtout exercés par des hommes (ce qui rend leur univers potentiellement plus difficile d’accès pour les femmes, voire moins incitatif pour elles), ils deviennent du même coup un enjeu linguistique (et par extension, un enjeu sociétal, genré, politique, ou historique – celui de l’histoire du patriarcat). Ces crispations orthographiques en disent long, car loin d’être juste un problème de forme, elles véhiculent au contraire une portée ontologico-sociologique profonde. Voilà donc que les métiers anciennement occupés par des hommes cristallisent les querelles intestines de la langue française ; des règles d’accords qui, disons-le, ont jadis été fixées… par des hommes. À leur avantage, qui plus est. 

« A chef » ou « a chef », femme ou homme, l’anglais ne distingue pas. Bien sûr, il m’est arrivé de souhaiter ardemment à ma langue une même neutralité inclusive. Ou bien, une même possible féminisation systématique. Il m’est surtout arrivé de rêver que la question ne se pose plus. Car cela voudrait dire que le débat est (enfin) derrière. Ce qui arrivera quand les femmes auront leur pleine place. Surtout, ce qui arrivera quand le talent cessera d’être vu comme une question de sexe.

Par Anastasia Chelini

 

chef de cuisine ou cheffe de cuisine chef gastronomie

Pour aller plus loin :

– L’Académie Française et la féminisation des métiers : ce qu’elle en dit 

– Le gouvernement français a créé quant à lui en 2015 une commission d’enrichissement de la langue française.

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7 réflexions au sujet de « Femme chef ou femme cheffe ? Quand l’orthographe en dit long – F&S a creusé pour vous la question »

  1. Possoli

    Pourquoi ne pas considérer la chef/le chef comme une précision dans la langue que d’une discrimination. Car « a chef » en anglais soulève une question parle-t-on d’une femme ou d’un homme. Le français se passe de cette question car il est précis.

    Comme le demande quelqu’: Quel est le féminin de chef

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  2. Murielle

    Quelque soit les mots utilisés la femme à de tout temps été supérieur à l’homme, je vais faire grincer des dents beaucoup de monde mais je le dis lorsqu’un homme sera capable de subir ce qu’une femme subit, rien qu’en mettant un enfant au monde, il pourra se sentir l’égal de la femme, mais on vous aimes bien quand même

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    1. Isa

      Murielle , les femmes se battent pour être l’égal de l’Homme et toi tu fais comme eux à une époque , tu trouves que la femme est supérieure , c’est pathétique !

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  3. Nikolian

    « Force était de constater l’imposition d’une supériorité grammaticale indue du garçon sur la fille – pour ne pas dire du garçon sur les filles. »

    Il n’y a pas de style neutre en français, c’est le masculin qui prend cette fonction dès qu’on a mélange des genres, ce qui ne donne pas la supériorité du garçon sur les filles.
    Ils ont mangés, le garçon n’a pas mangé plus ou mieux que les autres, tous sont sont égaux dans l’action.
    Cela ne place les filles en position de victime.

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