– 20 % en un an … comment le vin de Bordeaux à perdu la côte … et ses rêves

12 juillet 2019  0  DÉNICHÉ SUR LE WEB F&S LIVE
 

signature-food-and-sens Chronique très intéressante sur le magazine Le Point cette semaine, rédigée par le spécialiste maison du vin français Jacques Dupont, il explique le pourquoi du désamour, les raisons de cette désaffection…

à lire ci-dessous ou en cliquant sur le LINK pour retrouver l’article en intégralité.

EXTRAITS

Moins 20 % en un an. Des ventes en chute presque libre, le vrac au cours le plus bas et qui ne trouve pas preneur, des professionnels pour le moins désorientés et malheureux. « On entre dans la crise », confiait un patron de château médocain, qui a par-devers lui « quelques vendanges au compteur ». Alors chacun, spécialistes de saison ou vrais sondeurs de conjonctures, y va de son diagnostic pour globalement redire ce nous savons déjà et avons souvent écrit. Et dans ce brouhaha, on entend surtout citer davantage les conséquences que les causes véritables. Chacun à son bouc émissaire… En effet, à des choses compliquées il est toujours souhaitable de trouver des explications simples. Surtout si l’on veut être certain de se tromper.

La faute aux grands crus, qui ont joué perso et fait grimper les prix en donnant une image fausse de cherté à l’ensemble de la production bordelaise. La faute à la grande distribution qui, après avoir essoré le vignoble aquitain à coups de « une bouteille offerte pour deux vendues », s’en est allée rançonner ailleurs. La faute au négoce, qui a abandonné le marché des vins de marques au profit de juteux bénéfices du côté des crus spéculatifs.

La faute à Élise Lucet et son Cash Investigation de 2016 et un Cash Impact cette année qui, en dénonçant les pratiques viticoles bordelaises dans une émission de 2016 (et elles seules), a oublié qu’ailleurs c’était parfois bien pire. La faute aux Chinois, qui achètent moins. La faute aux médias, qui donnent l’impression que tous les châteaux ont été rachetés par les… Chinois. Etc.

S’y ajoutent le vaudeville du classement de Saint-Émilion et, tout récemment, la « phobie administrative » devenue contagieuse chez ceux, d’un secrétaire d’État à un haut responsable viticole, qui sont en devoir de faire respecter les règles.

Un tiers de géographie, deux tiers d’histoire

Tout cela est vrai, un peu, parfois beaucoup, rarement à la folie et quelques fois pas du tout. Surtout, tout cela, on le sait. À quoi bon refaire la messe si les fidèles n’entendent pas. Et si Bordeaux, les grands, les petits, les moyens, les responsables, les irresponsables, les Rastignac du terroir-caisse, les visionnaires à deux mètres, tout le monde s’est mis au solfège de l’orgue à bêtises. Bourdes des capitaines et bévues ancillaires pour parler comme Audiard.

Quand la folie des vins patapouf et barbe à papa s’est emparée des courtisans du roi Parker, rares, ou plus exactement minoritaires, étaient ceux qui défendaient une idée précise du vin de Bordeaux basée sur l’élégance du style, le raisonnable du prix, l’intelligence du consommateur. La cupidité l’emportait comme toujours sur la subtilité, malgré les exemples catastrophiques autant qu’historiques connus.

Sans remonter aux temps anciens, un seul, pour ne pas lasser ceux des lecteurs qui seraient parvenus jusqu’ici. Le Beaujolais qui se sort d’une crise quasi trentenaire, amputé de nombreux hectares, avait chuté parce qu’il avait donné l’impression à des amants trahis qu’il était devenu une usine à banane et fruits rouges. Cette affaire aurait dû inviter la planète vin à la prudence. Pas du tout. À Bordeaux, dans la foulée, on a adopté pour l’entrée et le milieu de gamme le principe d’ajouter des copeaux ou des staves (des planches plongées dans les cuves) à la place d’un traditionnel élevage en barriques. Une aromatisation qui ne dit pas son nom.

Quand à l’époque, nous osions quelques réserves, on nous rétorquait que c’était « bien plus sain que les vieux fûts, plus économiques, pour un résultat identique » (sic) Hubert de Bouärd (Angélus). Dans les deux cas (Beaujolais et Bordeaux), planquée derrière un discours technique de bon sens, se profilait une totale incapacité à comprendre un tant soit peu les désirs profonds, les envies sensuelles des consommateurs. Qu’est-ce qu’il en a à ficher le consommateur que les copeaux soient plus sains que les vieux fûts ou que la thermovinification en beaujolais fasse des merveilles au niveau du pif (on chauffe et ça pulse les arômes, un peu comme Pousse Mousse : tu pousses et ça mousse). Les acteurs du vin ne cessent de répéter que le vin, c’est aussi du rêve, que dans un verre, on trouve un tiers de géographie et deux tiers d’histoire.

Mais dès qu’il s’agit de transférer ce discours dans la pratique, certains connaissent un arrêt de maturité neuronale. Allez donc expliquer sur un salon à quelqu’un qui s’imagine les caves sombres, la lumière des bougies, les bouteilles recouvertes de poussière, qu’il déguste un produit obtenu en plongeant un sac de copeaux dans une cuve en inox, un peu comme un sachet de tisane dans un bol d’eau chaude. Lui, qui ne rêve que de secrets de charcutiers, de boulangers au levain, d’artisans en voie de disparition, de poulets en liberté non surveillée, de vignerons magiciens enchantés… Pile, en plus, au moment où le boisé tartine ne fait plus recette.

Sans compter que nombre de « petits » bordeaux, bien élevés en cuves, sont parfaitement délicieux et purs… Dernière touche en cours d’ajout pour un peu plus brouiller l’image : les cépages résistants. Certes, au départ, l’idée sur le papier n’est pas mauvaise : bricoler à partir de cépages existants des hybrides qui résisteraient au mildiou, à l’oïdium et autres maladies ou parasites. Mais in fine, démontrer qu’il ne s’agit pas d’organismes génétiquement modifiés risque fort de se révéler quelque peu ardu. « Le risque est de voir des cépages hybrides stériles modifier l’intégrité de nos AOC et en détruire brutalement la promesse. Cela est pure folie », écrivait dans une tribune publiée par Le Monde Xavier Planty, copropriétaire de Château Guiraud, grand cru classé de Sauternes. Et nous ne souhaitons à personne le sort du malheureux vigneron, toujours dans un salon, qui racontera son vin élaboré à partir d’hybrides et de copeaux…

…/…

Ce hiatus entre la partie production et les consommateurs se traduit aujourd’hui par un malaise qui dépasse de loin Bordeaux, mais dont ce vignoble souffre le plus, en partie par ses maladresses. On a parlé de Bordeaux bashing, ce n’est pas faux, mais la faute à qui ? « Cher, boisé, gavés de pesticides et en prime prétentieux », voilà les mots que l’on entend le plus souvent dès que l’on évoque Bordeaux dans les bars à vins que fréquentent les jeunes consommateurs hyper-sensibles à l’image bon enfant et conviviale des vins de Loire ou du Rhône. Caricature, propos de comptoir ? Sans doute, mais le mal est fait et il conviendra d’équiper d’une sacrée paire de rames les défenseurs du rouge girondin s’ils entreprennent de faire comprendre et admettre que 95 % de la production est très peu chère, que le boisé est en net recul, que l’école où des enfants furent pris de quintes de toux ne fut pas agressée par Monsanto, mais par du soufre utilisé en culture bio.

Des grands crus devenus inaccessibles

Plus profondément, et peut-être plus grave, s’opère un changement dans l’approche du vin. L’explosion des ventes de rosé le démontre : le consommateur s’oriente de plus en plus vers des vins faciles, aux arômes marqués et identifiables, qui n’impliquent pas une certaine culture ni de grands efforts. Là encore, les causes sont multiples. Entre autres la notion de prix. Si l’essentiel de la production bordelaise est proposée à des tarifs très raisonnables, plaçant la région dans la cible des meilleurs rapports qualité-prix du vignoble français, l’image des crus prestigieux inaccessibles n’est pas pour rien dans le désintérêt pour Bordeaux. Quel jeune sommelier peut aujourd’hui s’offrir pour sa cave personnelle et accessoirement « avec l’argent de ses pourboires » une ou deux caisses de grands crus classés, à l’instar de ses aînés naguère, comme le raconte Michel Hermet, restaurateur à Nîmes et ancien président de l’Union de la sommellerie de France. Aujourd’hui, il ne pourrait le faire même avec l’argent d’un mois de salaire ! Et comment dans ces conditions pourrait-il avoir envie de défendre, proposer un vin qu’il n’a pas les moyens de s’offrir et qu’il n’a jamais goûté ? Coluche disait dans l’un de ses sketchs : « La société ne veut pas de nous, qu’elle se rassure : on ne veut pas d’elle ! » C’est très injuste pour les milliers de « petits châteaux » qui proposent pour quelques euros d’excellents vins, mais les fameux prescripteurs (sommeliers, cavistes, etc.) ont raisonné à la Coluche.

On nous rétorquera que la Bourgogne aussi est chère et que les vins disponibles y sont rares. Oui, mais les caves sont ouvertes et notre jeune sommelier peut y aller déguster quand il veut et parfois même acquérir quelques bouteilles sans passer par les obligatoires circuits compliqués du négoce bordelais.

Qui en ville aujourd’hui possède une vraie cave pour laisser vieillir ses belles bouteilles ? Qui propose à la vente et à prix raisonnable des vins mûrs pour lesquels on n’apprécie plus les arômes de jeunesse, mais le bouquet que délivre un Bordeaux à l’âge adulte ? Etc.

Talleyrand expliquait à un benêt pressé qu’avant de porter un verre de vin à sa bouche il convenait de le mirer et de le humer longuement. L’autre lui dit : et après, on le boit ? – Non, Monsieur, on repose son verre et on en parle ! Le couplet du prince a fait long feu. La mode infantilisante des vins « glouglou », « on le boit, on le pisse », n’arrange rien. Surtout quand elle est excluante. Afficher fièrement dans son restaurant, son bar à vins ou sa cave « ici pas de Bordeaux ! » relève de l’idéologie donc d’un assemblage 50/50 de sectarisme et de crétinisme. On peut tout à fait concilier le plaisir d’un verre de beaujolais simple, de gamay de Touraine, d’Auvergne ou d’un bourgueil de graviers et le partage d’un médoc un peu plus complexe qui demande davantage de réflexion.

« La démocratie, c’est pour les grandes personnes », dit le philosophe Pierre-Henri Tavoillot. Oui, parce qu’elle est contradictoire, qu’elle nécessite de dépasser la surface de l’onde, et bien moins rassurante que le discours en noir et blanc des apprentis dictateurs. Le vin est là pour ouvrir l’esprit, permettre la découverte et certainement pas favoriser l’ostracisme et les chapelles.

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