Clos de Vènes : trois cuvées de vieilles vignes à l’épreuve de la dégustation

Avant même d’ouvrir la première bouteille, quelque chose distingue Clos de Vènes. Sylvie et Christophe Jacquel n’ont hérité ni d’un domaine, ni d’une cave, ni d’une méthode familiale qu’il leur aurait fallu perpétuer. Lorsqu’ils arrivent à Saint-Couat-d’Aude en 2011, leur projet concerne d’abord l’accueil, pas le vin. La vigne vient ensuite, presque par hasard, avec quelques parcelles abandonnées et une curiosité grandissante pour les terres qui les entourent. Le garage que Christophe avait imaginé pour sa collection de voitures anciennes devient progressivement un chai.

Quatorze millésimes plus tard, Clos de Vènes est devenu un domaine de onze hectares, entre Minervois et Corbières, qui produit environ 25 000 bouteilles par an. Les vignes sont conduites en agriculture biologique, tous les raisins proviennent de la propriété et nombre de ceps ont plusieurs décennies. Mais ce qui éclaire le mieux ce projet tient peut-être à la manière dont Sylvie et Christophe Jacquel ont choisi d’interpréter ce qu’ils ont découvert ici.

Au lieu de construire l’identité de Clos de Vènes selon la logique d’assemblage traditionnellement associée aux vins du sud de la France, ils se sont progressivement intéressés à l’expression de chaque cépage. Grenache, carignan, mourvèdre et syrah sont travaillés séparément, parcelle par parcelle. Il ne s’agit plus seulement de déterminer ce que chacun peut apporter à un assemblage, mais de voir ce qu’il révèle lorsqu’on lui laisse toute la place nécessaire pour exprimer son identité.

Cette liberté se retrouve dans leur choix de produire une grande partie des cuvées sous la dénomination Vin de France, sans laisser le cahier des charges d’une appellation d’origine contrôlée déterminer leurs orientations. Clos de Vènes peut ainsi suivre le millésime, la parcelle et le cépage, sans devoir se conformer à une formule préétablie.

Le domaine a également noué très tôt des liens avec la gastronomie. Ses vins entrent dès 2014 dans la cave de Gilles Goujon, à L’Auberge du Vieux Puits, avant de trouver leur place sur d’autres tables gastronomiques. Cette affinité se comprend : ces vins cherchent moins à séduire par une démonstration aromatique immédiate qu’à travailler la texture, l’aptitude à la garde et la manière dont ils évoluent au fil du repas.

Trois bouteilles que nous avons eu l’occasion de déguster illustrent particulièrement cette démarche : Le Peyra, La Croseet Cardanès. Trois cuvées issues de vieilles vignes, trois cépages et trois lectures du même paysage méridional.

Le Peyra 2023

Le Peyra 2023 est issu de grenache vendangé le 10 octobre, puis vinifié pour partie en cuve inox et pour partie en barrique, avant un élevage de douze mois en fûts de 300 litres. Avec ses 15 % d’alcool, le vin affirme son origine méditerranéenne, mais son intérêt réside dans la manière dont il exprime cette maturité. La cerise noire mûre, la prune, les herbes séchées et les épices chaudes dominent le profil aromatique, tandis que l’élevage agit davantage sur la texture que sur les arômes. Rien ne paraît surextrait ni excessivement marqué par le bois.

En bouche, les tanins sont déjà polis, le milieu de bouche reste souple et la fraîcheur suffit à préserver la générosité du vin de toute lourdeur. La finale se prolonge davantage sur la chaleur et les épices que sur la fraîcheur, mais l’ensemble conserve sa cohérence. Des trois vins dégustés, c’est le plus ouvert à ce stade, et probablement celui qui se laisse le plus facilement appréhender dès le premier verre.

Il peut être apprécié dès maintenant, idéalement après une heure de carafage et servi autour de 17 °C, sans qu’il y ait pour autant d’urgence à l’ouvrir. Quelques années supplémentaires devraient lui apporter de la complexité tout en préservant la souplesse qui le caractérise aujourd’hui. Sa période de dégustation la plus intéressante pourrait commencer vers 2027 et se prolonger jusqu’au début des années 2030.

La Crose 2023

La Crose 2023 est élaborée à partir de carignan vendangé en deux temps, les 6 et 16 octobre, puis vinifié en cuve inox avant douze mois d’élevage en fûts de 300 litres. À 14,5 % d’alcool, le vin présente une chaleur alcoolique légèrement moins marquée que Le Peyra, mais une structure plus affirmée. Le nez se livre moins spontanément et déploie des notes de cerise noire, de mûre, de réglisse, d’herbes sèches et d’épices, au-delà de la seule expression fruitée.

Son caractère se révèle surtout en bouche. Les tanins présentent un grain plus sensible et accompagnent toute la dégustation, donnant au vin une trame plus ferme sans le rendre austère. Il privilégie la profondeur à l’ampleur, avec une légère amertume et une dimension sapide en finale qui lui donnent une affinité particulière avec la table. Le carignan conserve ici son caractère : sa texture constitue le cœur de l’identité du vin.

La Crose peut déjà se boire, mais c’est sans doute la cuvée pour laquelle un peu de patience apportera le bénéfice le plus perceptible. Le carafage lui est utile aujourd’hui ; deux ou trois années supplémentaires devraient toutefois permettre aux tanins de mieux se fondre. À partir de 2027, le vin devrait entrer dans une phase plus harmonieuse, tout en conservant une structure suffisante pour évoluer jusqu’au début des années 2030.

Cardanès 2023

Cardanès 2023 est le plus profond et le plus réservé des trois vins. Le mourvèdre a été vendangé le 16 octobre, vinifié en cuve inox, puis élevé pendant douze mois en fûts de 300 litres. Avec ses 15,5 % d’alcool, il est aussi le plus puissant sur le papier. Pourtant, il se définit moins par sa masse que par la façon dont celle-ci s’organise. La prune noire, la mûre, la cerise noire, le poivre et les herbes méditerranéennes séchées se dévoilent progressivement.

La bouche est dense et structurée, avec des tanins plus fermes et un déploiement plus lent que ceux de Le Peyra ou de La Crose. Sa fraîcheur ne se traduit pas par de la légèreté, mais par une capacité à conserver de l’élan malgré une maturité poussée. Cette tension préserve le vin d’une impression de lourdeur. La finale est longue, portée par les fruits noirs et la sapidité, avec une amertume et des épices qui prolongent son expression au-delà du fruit.

Cardanès peut être ouvert dès maintenant, mais c’est la bouteille que je laisserais le plus volontiers en cave. Deux heures de carafage permettent déjà de mieux distinguer le fruit, la trame tannique et la chaleur alcoolique ; le vin semble néanmoins encore au début de son évolution. À partir de 2028, il devrait gagner en complexité, et les bouteilles conservées dans de bonnes conditions pourraient poursuivre leur développement jusque dans les années 2030.

Trois cépages, mais aussi trois temporalités

Dégustés ensemble, ces trois vins du millésime 2023 rendent la philosophie de Clos de Vènes plus lisible. Leurs différences ne tiennent pas seulement au grenache, au carignan et au mourvèdre. Elles commencent aussi dans le calendrier des vendanges. La récolte du carignan destiné à La Crose débute le 6 octobre ; celle du grenache de Le Peyra suit le 10 octobre, tandis que le mourvèdre attend le 16 octobre, jour où sont également vendangées les dernières parcelles de carignan. Trois cépages, trois rythmes de maturation et trois manières d’atteindre l’équilibre au sein d’un même millésime.

Le travail au chai leur offre ensuite un cadre commun : des vinifications séparées, une extraction mesurée et douze mois d’élevage en fûts de 300 litres, sans chercher à les conduire vers une expression identique. Le Peyra se livre le plus spontanément, avec de l’ampleur et de la souplesse. La Crose affirme davantage sa texture, portée par le grain des tanins et une finale sapide. Cardanès se déploie plus lentement, avec davantage de profondeur et une structure qui appelle le temps. Même leurs degrés d’alcool, respectivement de 15 %, 14,5 % et 15,5 %, comptent moins que la manière dont chacun trouve son équilibre dans cette maturité.

Côte à côte, les trois vins semblent évoluer à des rythmes différents. Le Peyra se livre d’emblée, La Crose se dessine à travers sa texture, Cardanès garde davantage en réserve. Le même millésime s’exprime différemment dans chacun d’eux. À Clos de Vènes, le travail au chai préserve ces différences et leur permet de se révéler.

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